Marouan a 26 ans.
Quand il est entré dans l'agence où je travaille, le jeune garçon aux joues creusées et aux yeux déjà remplis de larmes ne payait pas de mine. Peut-être que si, freluquet sous ses multiples
couches, un pull épais, une veste très ample et sa toute petite tête qui ressortait de là dessous. Il devait alors avoir bien chaud Marouan quand au dehors le soleil offrait encore de belles
perspectives...
Je l'ai appelé comme tous ces autres, venant s'inscrire, prêt à lui sortir mon discours d'usage : est-ce votre première inscription à l'ANPE, vous recherchez dans quoi, avez-vous débuté vos
démarches de recherche d'emploi, etc... Assis en face de moi, séparés par ce large bureau, j'ai de suite, mais vraiment instantanément "senti" la différence, le petit truc qui ferait que Marouan
ne serait pas un nouveau chomeur de plus, un chomeur cimme tous les autres, ceux-là mêmes que l'on inscrit et que la loi nous permet de "laisser tranquilles" durant les trois premiers mois de
leur inscription...
Je ne me suis pas trompé. Le CV était parfait, quoique trop parfait, bien ciselé, mais "léger", les périodes de "creux" étaient à peine dissimulées, les sigles laissaient mille questions se poser
à moi, Marouan avait un secret, tout comme j'en avais plein moi-même de ma vie personnelle, oui, mais lui allait forcément me les confier...
Ce n'était à vrai dire pas sa première inscription à l'ANPE et, sur son dossier, je pus lire ceci : "vous sortez de prison, vous avez besoin de retrouver du travail sous peine d'y retourner. Vous
avez obtenu un CAP et un BEP cuisine lors de votre incarcération". La précédente conseillère qui avait reçu Marouan, 18 mois auparavant, n'avait pas eu de problèmes de conscience a indiqué dans
le dossier, visibles par tous (ANPE et ASSEDIC), le "passif" du jeune homme...
Avant toutes questions, toutes ces phrases, je les ai effacées. Je ne voulais pas recevoir le garçon dans l'optique qu'il relise ce qui remplaçait alors la case de ses "compétences
professionnelles". Notre entretien serait vierge, vierge de tout.
A ma question, "vous vous inscrivez suite à quoi ?", le jeune homme me répondit "je sors de prison"... Ainsi, il était retourné derrière les barreaux, n'étant pas parvenu, personne ne l'ayant
aidé à cela, à retrouver le sésame, l'emploi, le job, condition ultime de sa liberté conditionnelle...
Marouan accepte tout, recherche dans tous les domaines... Mais voilà, il s'appelle Marouan, n'a que 26 ans, le visage émacié et un accent encore très fort de son pays ensoleillé.
Cela fait deux semaines que j'ai reçu le jeune homme en entretien maintenant. Ce dernier a jusqu'au 20 novembre pour retrouver un emploi. Son contrôleur judiciaire formulera sa réintégration en
milieu pénitentiaire s'il n'a pas, d'ici là, retrouver un emploi...
Cela fait deux semaines que j'ai reçu Marouan, qu'au fil de la discussion et de mes propositions, ses larmes ont coulé à torrent sur ses joues brunes. Cela fait deux semaines que je suis "obsédé"
par le moyen et les mille façons dont je pourrais venir en secours de ce gosse paumé.
Aujourd'hui, un conseiller de l'emploi ANPE reçoit un demandeur tous les mois, hormis à la suite de son inscription où le dit demandeur est "autonome" durant 3 mois... Je ne pouvais pas laisser
Marouan 3 mois seul, sans aide, sans pistes... Non, je ne pouvais pas, et alors que cela ne se fait plus vraiment, que l'ANPE sous traite pour la plupart les "accompagnements personnalisés" à des
prestataires privés, j'ai fait le choix d'accompagner Marouan. Toutes les semaines, je m'engageais à le recevoir, à l'aider, à suivre ses démarches. Alors même que je ne connais encore que peu de
choses sur le "tissu économique" de la région, sur les différents interlocuteurs utiles à ma profession, je ne pouvais pas, non, je ne pouvais pas, le laisser repartir avec pour seuls outils, une
ou deux offres d'emploi trouvées au hasard d'une recherche informatique impersonnelle.
Marouan représente aussi ce pourquoi je ne voulais plus me réinvestir dans cet emploi que je n'apprécie plus. Je n'ai pas le détachement, la distance, non, je n'ai pas les mesures pour me
protéger, l'indifférence utile et salvatrice.
Ce matin, j'entame un congé de trois jours...
Ce matin, j'ai pourtant rendez-vous à 9h30 avec Marouan. Nous irons ensemble, lui et moi, dans toutes les agences d'intérim que nous trouverons sur notre route. Je le présenterai, j'en rajouterai
cerainement, mais sans la parole du "conseiller de l'emploi", Marouan n'a aucune chance, strictement aucune, sinon d'être reçu, en tout cas d'être inscrit, dans ces agences.
Je n'ai pas le "droit" d'agir ainsi. Je le sais. Je m'en moque. Une collègue à qui je me confiais hier me répondait : "attention, tu vas te casser la gueule"... Oui, probable, mais si, si il
existe une chance, une seule, que je trouve un job à ce gamin, qu'importe les moyens détournés empruntés pour cela, une chance, est-ce que je n'aurai pas là, foncièrement, fait ce pour quoi je
suis payé ? Non, me dira-t-on, je suis un commercial, et non un assistant social...
Pourtant je "gère" de l'humain et non des numéros d'identifiant... Je gère des gamins comme Marouan qui me font encore penser que la fonction publique et ce métier en particulier a un sens, une
valeur, une richesse...
Je ne me serai jamais pardonné d'avoir laissé ce gosse seul, je n'accepterai pas, même en l'aidant pourtant, de le savoir reparti pour une peine à achever de 9 mois encore. A 26 ans, Marouan aura
passer presque 3 ans de sa vie en prison, à 26 ans, ces trois années, c'est beaucoup, c'est long, c'est tant... Je ne peux pas...
Et je sais aussi que pour vivre, bouffer, Marouan, même après 9 mois de plus en prison, ira là où il fut interpellé et condamné, là où l'argent est facile lorsque l'on ne s'appelle pas Dupont ou
Laguardère (pour faire un peu de provoc).
Alors voilà, je suis un mauvais conseiller de l'emploi ANPE, je le sais, cette attitude n'est pas la bonne, je le sais, elle n'est pas professionnelle et peut-être même ne responsabilise-t-elle
pas ce jeune homme en question... Mais voilà, je le sais, et n'ai pas d'autres manières, d'autres solutions à lui apporter...
Marouan et moi nous tutoyons après seulement deux entretiens, je lui ai dis hier : "demain je veux que tu sois rasé et en chemise", il le sera, je n'ai pas de pitié, ni même de compassion pour
lui, non, n'allez pas entendre qu'il s'agit de cela, je ne crois seulement pas au système pénitentiaire, je ne crois pas en l'égalité des chances dans ce pays, je ne crois pas en nos
institutions, celles-là même pour lesquelles je travaille, non, je ne crois pas...
J'ai 32 ans, à peine plus que Marouan, je suis né blanc et français, mes parents avaient de quoi financer mes études bien après le collège, je n'ai jamais été chomeur de fait, je veux dire, je
n'ai jamais subit le chomage, je ne sais même pas ce que c'est...
Si j'ai tort, que j'ai raison, qu'importe, je ne veux pas que ce gosse retourne en taule, je ne veux pas.
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